Laden. . .
Une histoire de famille

Une histoire de famille

L’après-midi avec Milan Kundera

Au courant des années 1974-75 j’avais de sérieuses doutes sur mon séjour futur tant en France (où j’avais vécu, étudié, m’avais marié avec une française) ou en Allemagne (où mon frère jumeau avait commencé une carrière fulgurante au sein des techniciens de la BMW : il était sûr que je pourrais y postuler à un poste de professeur de l’université ). La raison en était simple : en France je n’aurais aucune chance de faire partie du corps professoral, du simple fait que j’étais a/trop âgé (né en janvier 1946), b/ que je ne pouvais pas entrer au service public, car n’ayant pas fait le service militaire et c/ en tant que réfugié (dû au statut de la Convention de Genève depuis 1968, l‘année de l‘occupation de la Tchécoslovaquie par l‘armée russe) ce n’était pas possible, car n’ayant pas la nationalité française. La seule exception aurait été possible si j’avais par exemple inventé une nouvelle théorie de la relativité (ou quelque chose dans le genre, ce qui malheureusement n’était pas le cas) – combien aurais-je aimé à suivre cet avis d’un co-étudiant en licence, genre plutôt espiègle, qui me l‘a conseillé.

Si j’avais été – à l’époque – mieux au courant de notre histoire de famille, je n’aurais jamais importuné Milan Kundera, comme l’on verra plus loin. Car c‘est une longue (et parfois triste) histoire.

Toujours est-il que mon grand-père était tout aussi stupéfié par la vue de la flèche de la cathédrale de Strasbourg après avoir passé le pont de Kehl en 1899 comme moi je l’étais en 1967 en même fin du mois août. J‘avais derrière moi une longue bataille avec l‘administration communiste au ministère des affaires étrangères où une dame (bureau services des passeports et des visas) n‘arrivait pas à s‘imaginer qu‘il pouvait y avoir qqch d‘intéressant de vouloir continuer à faire des études en France où la bière est si mauvaise : pauvre pays, a conclu la dame qui – à la différence des bières de Bavière – n‘a jamais trouvé son entrée aux boutiques de Tuzex (à Prague et à Bratislava exclusivement réservés à ceux qui pouvaient payer en monnaie étrangère, de préférence en dollars, ou avec les bons de Tuzex, spécialement attribués aux valeureux membres du parti communiste tchécoslovaque).

„Du vin,“ voulais-je rétorquer, mais j‘ai avalé ces deux mots aussi vite que je l‘avais pu. Ça aurait pu être fatal car on ne corrige jamais ceux (ou celles) qui sont les propriétaires des tampons (officiels). Il fallait trouver également des professeurs à l‘Université Charles IV qui aurait osé d‘écrire un avis favorable (dans un langage châtié et plein des rappels des paragraphes, soulignant le futur apport significatif du candidat au développement de la communauté socialiste, non seulement à Prague, mais aussi dans autres villes tchèques … 20x ou 30x que j‘avais pris le tramway Nr. 22 pour me rendre à ce Ministère des affaires étrangères, si bien que j‘ai fini par y connaître tous les gardiens du service (ibid pour eux). A la fin, je n‘avais pas besoin même de dire mon nom, ils m‘ont laissé passer „à l’œil“.

Le jour J était enfin arrivé : mon habituelle dame-officier des services secrets était en vacances. On m’a prié d‘entrer, on m‘a tenues trois formulaires à signer et j‘ai eu mon passeport de la République Tchécoslovaque Socialiste … Faut-il partir tout de suite ? Plutôt oui.

Les jours avant le départ se sont déroulés en transe … je n‘y garde aucun souvenir. Je me vois simplement dans le train, mort de fatigue et essayant de me concentrer à ce que les douaniers tchèques voudraient peut-être savoir. „Surtout, faites bien attention“, m‘a-t-on averti, mais j‘ai oublié pourquoi. La police de frontières n‘a jeté aucun coup d’œil dans mon passeport, les soldats armés de kalachnikovs sont passés sans s‘arrêter, plutôt en vitesse. Le train s‘est mis en mouvement … et jusqu‘au Pont de Kehl personne ne s’est intéressé à ma humble personne. En effet – la Flèche de la Cathédrale de Strasbourg ! 142 mètres de haut ! Vue de loin… /30 ans plus tard, je vais lire le même enthousiasme dans une lettre de mon grand-père Josef à son frère Vincent (médecin à Breslau – Wroclaw – en Pologne d‘aujourd‘hui), qui s‘est arrêté juste pour quelques jours à Strasbourg avant de continuer à Paris/.

 Pour moi, c‘était pour l‘instant le dernier point d’une longue escapade suite à une idée folle : étudier à l‘étranger. „Quelle idée saugrenue“, m‘a-t-on dit plus d’une fois. Et aussi : „Tu as des idées bien arrêtées dans ta tête : tu ne vois pas que le régime socialiste est le meilleur au monde, avec le système médical gratuit, les soins impeccables quand tu seras vieux et un salaire garanti jusqu‘à ta retraite…“ Et j‘en passe de bien d‘autres promesses (un jour tout le monde aura aussi des clémentines pour Noël, voilà ce qu‘était le dernier cri de mon „dernier“ Noël en République Tchécoslovaque – après ce sera juste une République Tchèque.

En arrivant à Strasbourg, Je me suis adressé au CROUS (Centre Régional des Œuvres Universitaires – je me suis procuré cette adresse déjà à Prague), dormi une semaine à même du plancher chez un gentil étudiant canadien – car parlant uniquement l‘anglais, il avait compris ce que je voulais. Et avait dirigé mes premiers pas dans le Resto U Gallia, où il m‘a filé aussi des tickets qu‘il avait en trop, (allant souvent voir son prof à Paris et y restant toujours deux ou trois jours). Au bout d‘une semaine, j‘avais ma chambre dans le Cité Universitaire (juste en face de la Faculté des Lettres), des tickets de Resto U et une petite bourse qu’une gentille secrétaire (Mme Legrand) m‘avait arrangée auprès d‘une association d‘aide aux étudiants. Peu à peu je commençai à comprendre ce qu‘on me veut, peu à peu j‘ai pu répondre. Cela étant, c‘était une course folle – pour pouvoir – au bout d‘un an et demi – préparer ma licence…

Tout juste – pendant cette année fatidique 1968, où les étudiants du monde entier étaient en ébullition, j‘avais essayé de me concentrer exclusivement à mes études. Tiens, tu veux faire une licence ? Il faut apprendre le latin. Ça paraît-il avait dit le Président de la République Française, M. le Général de Gaulle, sinon, ce sera le chienlit, une nouveauté de vocabulaire que j’ai beaucoup apprécié. Tu veux acquérir encore x points nécessaires pour pouvoir être reçu à l‘oral, alors fais du russe (Juste retour de choses ?) Tu voudrais commencer ta maîtrise (que j‘avais confondu avec la maîtresse au départ) ? En français ? Alors il faut bosser, mon vieux.

Tu voudrais quand même en savoir d‘avantage sur l‘art en Alsace ? Va voir l‘Union des Écrivains Alsaciens, passe au Musée Alsacien, va voir le cabaret de Barabli de M. Muller, passe tes après-midis dans la Bibliothèque Universitaire, apprends à écrire sur la machine à écrire, choisis un thème de ta Maîtrise, demande à des amis luxembourgeois de te corriger tes premiers pages en français et demande aussi à tes amis des Hautes Études en Sciences Politiques du Parlement Européen de corriger tes devoirs écrits dans une langue choisie )(et pas plate comme tu le fais), appropriée et convenable pour quelqu’un qui étudie les Lettres Modernes. Des soirées de débat, des nuits trop courtes, le sommeil de dimanche presque jusqu’à midi et se dépêcher ensuite pour arriver au Resto U avant que l’on ferme …

Grand-père, as-tu bossé autant ? Je ne le saurai jamais.

En tout cas, très vite Joseph Chlumsky quitte Strasbourg et se retrouve à l’Institut Catholique de La Sorbonne à Paris où ce bonhomme de 28 ans surprend au bout de quelques mois tout le monde présent à ce cours de Monseigneur l’Abbé Rousselot, en affirmant que c‘est la physiologie de la phonation qui est déterminante pour la production des sons; ce qui était en fait la voie nouvelle pour fonder une nouvelle science – la phonétique – jusque-là sans connaître la moindre chose de l’appareil respiratoire de l’homme. Et voilà ! Ce jeune homme savait visiblement bien de quoi il parle – pendant des années d’études à Berlin qui étaient en partie financées par ses samedis et dimanches comme aide-soignant à La Charité de Berlin. Et son frère Vincent – entretemps un chirurgien renommé (et l’inventaire de soi-disant „solutio Chlumsky“, une solution liquéfiée qui empêchait le sepsis de s’éteindre – notamment lorsque les blessures par armes atteignaient les organes vitaux. (1)

C’est l’Abbé Rousselot, travailleur infatigable, qui décide donc d’établir cette nouvelle science qui désormais s’appellera La Phonétique Expérimentale. Pendant 15 ans Joseph va l’assister, va préparer les essais les plus divers et construire des appareils appropriés pour mesurer par exemple le flux respiratoire et pour commencer à faire les premiers enregistrements sonores (d’abord sur le kymographe, ensuite sur un disque dur) en assistance avec la Maison Pathé Marconi de Paris : une collaboration qui se poursuivra jusqu’à sa mort en mars 1939.

Ainsi aurait-il, au début des années 1920 enregistré non seulement les voix des hommes célébrés, mais aussi des compositions de musique, souvent en assistance avec les techniciens de Pathé Marconi. A cela s’ajoutent d’innombrables inventions d’appareils les plus diverses pour mesurer (et enregistrer) les activités des organes internes respiratoires – du larynx – pendant la formation des sons. (Cf. L’Université de Paris; Institut de phonétique, Section de La Parole et du Geste)….

„J’ai eu bien d’assistants, mais mon meilleur est à Prague“, soupira publiquement Abbé Rousselot. Ce qu’il n’ajouta pas, c’est que son disciple et bras droit, Joseph Chlumsky, était accompagné „ Manu militari“ l’un de ces premiers jours d’août 1914 par la police française, tôt le matin, de l’Institut phonétique de La Sorbonne, via son adresse personnelle à la Gare de l’Est pour le mettre dans un train qui allait directement à Stuttgart, puis à Prague. En effet : c’était la veille que la Première Guerre Mondiale venait d’éclater et tout ennemi possible de la France avait le droit d’être expulsé. En vain mon grand-père avait supplié qu’on informe le Directeur de l’Institut, l’Abbé Rousselot, qu’on informe également Ernest Denis, un des conseillers du président Raymond Poncaré et un ami de vieille date de Chlumsky…les policiers avaient ses ordres: jamais plus Josef Chlumsky ne remettra ses pieds en France, tout en accueillant ses collègues français à Prague lorsqu’ils venaient de le consulter ou simplement voulaient lui rendre visite. Jusqu’à sa mort en décembre 1924 l’abbé Rousselot n’arrêtera pas de maudire cette séparation…

Il n’est pas exclu que l’un des amis musiciens du père de Milan Kundera – Ludvík, l’avaient aussi informé des progrès qu’avait fait mon grand-père dans ce domaine difficile de l’enregistrement du son. C’est peut-être lui qui avait à faire directement à mon grand-père lorsque celui-ci était en train d’enregistrer – dans les années 1920 – les morceaux pour piano du compositeur morave Leos Janacek. Ludvík Kundera était l’un des interprètes attitrés de ce compositeur – qui était auparavant son maître d’études à l’Académie de Musique à Brno (capitale de la Moravie). Kundera était un soliste et pianiste en vue, qui s’est produit souvent à l’étranger (Vienne, Cologne, Moscou, Paris etc.).

Son cousin, également nommé Ludvik (Kundera) devint l’un des plus éminents poètes en Bohème et l’un des plus brillants traducteurs de la poésie moderne allemande en langue tchèque, un homme bienveillant, gentil et d’une grande éducation.

Le hasard voulait que j’avais été invité en tant que collaborateur libre du journal le plus en vue en Allemagne – Frankfurter Allgemaine Zeitung – à me rendre à Brno pour assister à l’établissement d’une nouvelle Académie des Beaux Arts qui ne devait rien à certains cercles politiques à Prague et qui essaient d’empêcher la création d’une telle Académie, qui évidemment, aurait été son concurrent direct et qu’aurait trouvé ses adeptes en Moravie, donc en les empêchant en même temps d’être obligés de se rendre à Prague pour y poursuivre leurs études, comme c’était le cas alors.

Mais mon article dans la „Frankfurter Allgemeine Zeitung“  (Die Künstler sollen sprechen lernen) où j’avais rendu compte de la réunion constitutive de futur corps d’enseignant de la nouvelle académie, de leur programme et de leur enjeu face à la „vieille“ Académie de Prague  m’a fait connaître – parmi les futurs professeurs – aussi le poète Ludvík Kundera – avec qui une amitié profonde m’a liée pendant presque 30 ans.

En même temps je suis entré avec mon œuvre photographique dans le groupe artistique „Groupe Q“, où toute une pléiade d’artistes moraves est active. Une première exposition à Brno eut lieu en 1996 et depuis cette date, je participe jusqu’à aujourd’hui aux activités du groupe. Pendant plus de 20 ans, j’avais donc eu des contacts avec Ludvík Kundera (il est décédé à l’âge de 90 ans en 2010 à son domicile à côté de Brno, où nous avions eu l’occasion de passer un après-midi inoubliable) ….

Je ne sais pas quels liens unissaient les deux cousins Milan et Ludvik Kundera. La seule chose que j’avais su – lorsque la question  cruciale s’est posée à moi  – ou continuer à vivre en Allemagne (France?) ou rentrer dans le pays de naissance suite à des nombreux essais de trouver une place correspondante dans le monde de travail, dans la société dans laquelle je vis et dans des conditions plutôt difficiles (j’avais travaillé pendant presque 20 ans dans une grande usine de traitements photos et ceci exclusivement la nuit), me sentant capable de pouvoir être le critique d’art pas uniquement free lance mais dûment engagé et rémunéré (plus de 150 articles dans le FAZ, aussi bien que dans d’innombrables autres journaux, plus de 2 000 articles dans le journal régional (Rhein Neckar Zeitung), suivi d’attente interminable pour voir si mon poste à l’université de Heidelberg devienne fixe ou non (non): alors la question d’une retraite paisible dans ma ville de naissance me semblait possible. En ne me faisant d’ailleurs aucune illusion que bien de désillusions m’attendaient peut-être … A qui demander le conseil?

Pour des raisons multiples, j’avais décidé d’écrire à Milan Kundera le priant de me recevoir. La réponse vint illico presto … et le rendez-vous était fixé de sorte à ce qu’on puisse tranquillement discuter les pour et les contre.

J’ai rencontré un homme d’une extrême gentillesse, qui a d’emblème a compris ce qui me travaille et qui m’avait tout de suite dit qu’il n’a aucun conseil à me donner, puisqu’il ne dispose d’un don de voyant. En plus, il n‘est pas du tout sûr qu’on soit le bienvenu et que peut-être plusieurs courts séjours à Prague m’auraient aidé à trouver une réponse qu’il faudrait : « Moi, je reste ici, j’ai beaucoup à faire et je dois satisfaire aussi mon éditeur“ (Gallimard).

J’avais compris, et nous parlions ensuite de sa famille, du groupe Q  et je lui avais rendu compte des activités de son cousin – y compris une fameuse exposition du groupe à Heidelberg, où il avait prononcé un discours impressionnant (et an allemand) en citant par cœur d’innombrables verses de la poésie moderne allemande (qu’il venait – j’en suis sûr – récemment traduit rien tchèque)….

Une fois un thé bu, faisant un peu le point sur la politique intérieure (et universitaire) de la France (Milan Kundera avait enseigné la science littéraire pendant plusieurs années à l‘Université de Rennes en Bretagne), nous nous sommes dit au revoir.

Si je peux résumer notre débat en tchèque tout au long de cette journée mémorable pour moi, le résumé en est le suivant : Milan Kundera m’avait fait comprendre que je ne trouverai pas un pays de rêves. Et que venir de Heidelberg à Paris est toujours plus facile que de faire ce même trajet de Prague. En tête j’avais le titre de notre exposition réciproque entre Brno et Heidelberg : 840 km. Et ç’en est resté une vraie distance.

(Écrit en juillet 2023)

1/ La médecine dentaire actuelle connaît cette „solutio“ qui est toujours utilisée pour empêcher l’intoxication locale de s’éteindre sur tout le corps[DMC1]  ) l’avait instruit là, où les connaissances manquaient. Chlumsky était prompt à répondre à toute question concernant la physionomie des organes respiratoires : „Sais-tu pourquoi les français sont incapables de prononcer un h? – le grand-père Joseph trouvera la réponse“.


 [DMC1](Et l‘auteur de la découverte de „solutio Chlumsky, une solution liquéfiée qui empêchait la sepsis de s’éteindre- notamment lorsque les blessures par armes atteignaient les organes vitaux. La médecine dentaire actuelle connaît – et utilise – ce solutio pour empêcher l‘intoxication locale de s‘éteindre sur tout le corps)

Joseph Chlumsky (1871-1938(



Vorheriger Beitrag Zeiten des Aufbruchs und Zerreißproben – zwei glänzende Ausstellungen aus der Sammlung des Hack-Museums
Nächster Beitrag Das verlassene Haus – Berna Gülerbasli und Sebastian Schaufele erhielten den Willibald-Kramm-Preis 2023